Compte-rendu de l’atelier sur L’Éthique à Nicomaque d’Aristote

Cet atelier sur le livre V de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote (1130b30-1138a3) a eu lieu le 12 mai 2020, dans le cadre du cycle sur la philosophie antique.

Édition de référence : Aristote, Éthique à Nicomaque, traduction de Richard Bodéüs, Flammarion, 2004 ; repris dans Aristote, Œuvres, s.d. Richard Bodéüs, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2014. Voir également la traduction de de Jean Voilquin (Flammarion), reprise par Gérard Chomienne dans Lire les philosophes, Hachette Éducation, Paris, 2004.

Ce compte-rendu est un rappel des principaux points abordés lors de l’atelier. Il ne s’agit donc pas d’un résumé complet du passage, encore moins d’un commentaire.

Nous avons examiné ce passage sous l’angle de l’interrogation : Comment faire de la justice une vertu ?

Les différents types de justice dans les institutions de la cité

  • La justice distributive concerne la manière de distribuer les biens produits collectivement au sein de la cité. Cette distribution doit se faire suivant la règle de proportionnalité selon Aristote (1131a22-32) : à chacun selon sa contribution (1131b28-30).
  • La justice corrective intervient lorsqu’un dommage à été causé. Il s’agit de l’évaluer et d’apporter un correctif pour rétablir l’équilibre : c’est la peine que prononce le juge (1132a7-10).
  • La justice dans le cadre des transactions économiques passe par l’évaluation de biens et services à première vue incomparables (1133a6-17) : c’est le rôle de la monnaie qui, par la fixation des prix, rend possibles et équilibre les échanges (1133a19-31).

« L’homme juste » et la loi

  • Les vertus consistent en général pour Aristote en un juste milieu entre deux vices, le « trop » et le « trop peu » (1131a11-12). Ainsi du courage, entre la couardise et la témérité (voir III, 1116a10-12). La vertu qu’est la justice n’a cependant qu’un opposé, l’injustice, qui consiste à la fois à prendre plus de ce qui est « utile » et moins de ce qui est « nuisible », que ce qui nous revient (1134a8-13).
  • Pour qu’un acte fasse de son auteur une personne injuste, il faut qu’il ait été commis volontairement (1135a20-24), suite à une décision réfléchie (1135b19-24), et que ses conséquences injustes aient été prévisibles, et non le fruit de malchance (1135b17-19).
  • Pour être un « honnête homme », il faut, selon Aristote, non seulement agir de manière juste au sens des lois, mais également savoir ne pas exercer ses droits lorsque la stricte application de la loi est excessivement en notre faveur (1137b10-13, 1138a1-2). Cela peut se produire en raison de l’impossibilité pour la loi de prendre en compte toutes ses applications particulières (1137b14).

Les problèmes de la mise en œuvre de la justice dans la cité

  • Le caractère juste des lois peut être contesté en raison de leur dimension conventionnelle. Cela se manifeste par le fait qu’elles diffèrent selon le lieu et l’époque (1134b21-26). Pourtant, Aristote considère qu’il y a une part de naturalité dans certaines prescriptions (1134b29-33).
  • La mise en œuvre de la justice nécessite une prise de décision par des individus particuliers (le juge dans le cas de la justice corrective, le gouvernant dans celui de la justice distributive). Pour Aristote, il convient de gouverner selon la raison, en vue du juste (1134a35-b2), et non du profit du dirigeant, qui doit donc recevoir un salaire pour le rémunérer de ses décisions désintéressées (1134b2-8). Il n’y a cependant pas de meilleur régime politique applicable à toutes les circonstances, il faut s’adapter aux contraintes de chaque situation (1135a4-5).
  • Aristote examine enfin la question de savoir s’il peut y avoir injustice lorsque la victime est consentante (1136a15-b4), ou lorsque l’auteur de l’acte le commet sur lui-même (1136b15-16). Il conclut par la négative, parce que « nul ne souhaite se nuire » (1136b6), et que celui qui consent doit donc trouver un avantage à ce qui apparaît au premier abord comme injuste (1136b22).

Poursuivons la discussion !

Cet atelier sur L’Éthique à Nicomaque d’Aristote aura été l’occasion de proposer une première approche de ce texte. Je serais ravi d’en discuter plus amplement avec vous, via les commentaires, ou lors d’une séance spécifique, particulière ou collective.

Le prochain atelier, prévu pour mardi 26 mai à 19h, s’appuiera sur la Lettre à Ménécée d’Épicure. Il y donne sa recette du bonheur. Contactez-moi dès maintenant pour vous inscrire ou si vous souhaitez plus d’informations.

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Compte-rendu de l’atelier sur le Criton de Platon

Cet atelier sur le Criton de Platon a eu lieu le 14 avril 2020, dans le cadre du cycle sur la philosophie antique.

Édition de référence : Platon, Œuvres complètes, tome 1, traduction de Léon Robin, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1950. Repris par Gérard Chomienne dans Lire les philosophes, Hachette Éducation, Paris, 2004 (avec la numérotation des lignes utilisée ici).

Thème principal : est-on en droit de commettre une injustice en réponse à une injustice ?

Socrate a été condamné à mort. Son ami Criton lui propose son assistance pour l’aider à s’échapper de prison, et d’Athènes. Socrate refuse, au nom du respect des lois de la cité d’Athènes, qu’il a acceptées en y passant sa vie (l. 433-436 et 492-495) ; au nom aussi du respect des paroles qu’il a prononcées au cours de sa vie, et notamment lors de son procès, où il a dit préférer la mort à l’exil (l. 473). Commettre une injustice serait pire que subir une injustice quelconque, puisque cela serait porter atteinte à sa propre âme (l. 229-239).

Éthique de responsabilité et éthique de conviction

L’alternative que Socrate a proposée au jury, et qui a conduit à sa condamnation, est extrême : ses accusateurs demandaient sa mort, et il a proposé à la place que son entretien soit assuré aux frais de la cité jusqu’à la fin de ses jours, considérant qu’il rendait service à la cité.

Cette approche, basée sur des principes, mais aux conséquences contraires à l’objectif affiché, nous a conduits à évoquer la figure de Max Weber et sa distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (dans Politik als Beruf, conférence prononcée en 1919, traduite en français dans Le Savant et le Politique par Catherine Colliot-Thélène aux éditions La Découverte, Paris, 2003).

L’importance des actes pour donner du sens aux paroles

Notre discussion a aussi été l’occasion de souligner l’enjeu de l’accord entre paroles et actions, pour que les premières ne restent pas de vains mots. C’est également le cas pour les lois, qui n’ont de consistance que si elles sont suivies d’effets.

Le respect des lois : une affaire de tout ou rien ?

Nous avons enfin souligné le caractère écrasant des lois telles que décrites par Socrate : elles s’imposent au citoyen de manière totale, sur le mode du tout ou rien : soit on les accepte toutes (y compris la procédure de jugement, dans le cas qui intéresse Socrate ici), soit il faut quitter la cité.

Ce caractère écrasant est amplifié par l’absence de procédure d’appel à Athènes : le premier jugement est définitif. Cette remarque nous a permis de souligner l’historicité des procédures judiciaires, et la perception d’un progrès, auquel a pu contribuer la prise de conscience, a posteriori, d’erreurs judiciaires.

“Je sais que je ne sais rien” et le doute systématique

Au-delà du Criton de Platon à proprement parler, nous avons discuté de l’affirmation socratique « Je sais que je ne sais rien ». Cette attitude était associée à son comportement sur l’agora athénienne : il y interrogeait différents dignitaires jusqu’à leur faire reconnaître qu’eux non plus ne savaient pas. Nous reviendrons sur cette pratique du doute systématique lorsque nous nous pencherons sur les philosophes sceptiques, à travers la figure de Sextus Empiricus, lors d’un prochain atelier.

La question de la valeur de la vie

Piste que nous n’avons pas explorée lors de notre échange, une attaque plus fondamentale contre l’argumentation de Socrate pourrait être envisagée : il s’agirait de défendre l’idée que la vie vaut toujours d’être vécue, contrairement à ce qu’il tend à affirmer quand il évoque l’idée de voir son corps, ou, pire, son âme, corrompue (l. 229-239).

Poursuivons la discussion !

Cet atelier sur le Criton de Platon aura été l’occasion de proposer une première approche de ce texte. Il pose de nombreux problèmes, et je serais ravi d’en discuter plus amplement avec vous, via les commentaires, ou lors d’une séance spécifique, particulière ou collective.

Le prochain atelier, prévu pour mardi 28 avril à 19h, s’appuiera sur les livres VI et VII de La République de Platon. Il sera l’occasion d’évoquer les liens entre pouvoir et connaissance. N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez plus d’informations ou pour vous inscrire.

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